Point sur le risque constitué par le mutant E Coli O104:H4 producteurs de shigatoxine

Gratuit
Recevez toutes nos informations et actualités par Email.

Entrez votre adresse email:

Les bactéries du genre Escherichia coli (ou anciennement colibacille) sont classiquement des indicateurs d’hygiène et de contamination fécale récente. Elles font parties des Entérobactéries, qui, comme leur nom l’indique, vivent dans l’intestin des mammifères. Chez l’homme ces bactéries sont en général non pathogènes mais, à l’occasion de mutations ou d’acquisition de gènes, elles peuvent devenir responsables de maladies telles que des gastroentérites si les mutants restent confinés dans le tube digestif ou des septicémies si les mutants passent dans le sang.

L’infection qui a cours actuellement en Allemagne est due à un sérogroupe très rare dénommé « E coli O104:H4 » sécréteurs de toxines, dénommées shigatoxine, responsables de manifestations cliniques variées : diarrhée banale ou sanglante pouvant évoluer dans 5 à 8 % des cas, classiquement chez le jeune l’enfant, vers une complication grave : le syndrome hémolytique et urémique (SHU)[1]. Ce syndrome correspond à une destruction des globules rouges (hémolyse) qui par rebond entraine une destruction des reins (urémie).

A ce jour (10/06/2011) « E coli O104:H4 » a fait plus de 2 325victimes (88% d’adultes dont 62% de femmes) entrainant 642 SHU (soit 27%) et 22 décès (soit 0,9 %) depuis le 1ier mai en Allemagne par comparaison aux près de 80 complications à E coli habituellement attendues sur la même période toutes situations confondues. Sur le plan Européen on dénombre en plus 96 victimes dans 12 autres pays (réputés avoir voyagé en Allemagne): Autriche (2), Danemark (18), Espagne (2), Finlande (1), France (2), Luxembourg (1) ; Pays-Bas (8), Norvège (1), Pologne (2), Suède (47), Royaume-Uni (11), République Czech (1). Ces cas ont entrainés 32 SHU (soit 33%) et 1 décès (soit 1%).

« E coli O104:H4 » est dénommé ainsi parce que ses antigènes O et H participent à sa virulence et sa dangerosité. L’antigène O désigne un constituant de la paroi bactérienne qui lui permet de survivre et de résister aux agressions de son environnement et l’antigène H désigne le type de flagelle qui permet à la bactérie de se déplacer à sa guise pour envahir la paroi du tube digestif par exemple. De plus, ce sérogroupe est porteur d’un gène qui entraine la sécrétion d’une « shigatoxine » responsable des complications de l’infection telle que l’hémolyse par exemple.

Le réservoir principal des « E coli O104:H4 » impliqués dans la présente contamination est, à priori, le tube digestif des ruminants. En première hypothèse, les malades ont été infestés principalement par la consommation d’aliments dont la surface a été contaminée par les matières fécales de ces animaux, par contact avec des animaux infectés ou par contact avec une personne elle-même infectée. En règle générale, les principaux aliments à risque sont les produits carnés consommés crus ou insuffisamment cuits, les produits laitiers au lait cru et les végétaux consommés crus sans les avoir suffisamment lavés.

En l’espèce il semblerait qu’il s’agisse de légumes dont la surface a été colonisée par ces bactéries. En effet, les résultats des premières investigations épidémiologiques descriptives et une étude cas-témoin suggèrent que cette épidémie serait liée à la consommation de germes de soja, de concombres, de tomates, ou de salades vertes parce que ces légumes se consomment principalement cru ce qui préserve le pouvoir infectieux des bactéries alors que l’exposition à la chaleur lors d’une cuisson les tue. Cependant les autres sources restent possibles et en tout état de cause au stade actuel la contamination interhumaine semble primer sur la contamination alimentaire ou après contact avec les animaux dans la mesure où des cas chez des personnes réputés avoir voyagé en Allemagne ont été rapportés.

Le point commun de toutes les contaminations par E coli est le dépôt de bactérie quiescentes, ou actives, sur les lèvres (via les mains ou les cosmétiques) ou directement dans la bouche (via l’alimentation ou les boissons) ce qui leur permet d’accéder au tube digestif ou elles peuvent proliférer. Très peu de bactéries, une dizaine, suffisent pour démarrer une infection. Dès lors l’enchainement des évènements est immuable. Pendant une période de latence pouvant osciller en 3 à 10 jours, les « E coli O104:H4 » colonisent progressivement l’ensemble du tube digestif et commence par en perturber le fonctionnement en raison la shigatoxine qu’ils sécrètent de plus en plus abondamment. Cela se traduit par des signes non spécifiques d’inconfort digestif au début qui, progressivement, évoluent vers des crampes abdominales et une accélération du transit responsable de diarrhée d’apparence banale. Au bout de 3 à 4 jours la diarrhée devient sanglante en raison de l’attaque de la paroi des intestins par la shigatoxine de « E coli O104:H4 » qui rompt les petits vaisseaux sanguins et leur donne progressivement accès au réseau sanguin. La quantité de sang présente dans les selles varie de quelques filets à l’équivalent de quatre « tasses à café ». Les malades vont de 5 à 7 fois à la selle par jour. Cette situation perdure pendant 7 jours au bout desquels le sang est totalement envahi par « E coli O104:H4 ». Cette période correspond à la septicémie qui se traduit par des frissons et des pics de température. La shigatoxine entraine une destruction des globules rouges nécessaire au transport de l’oxygène et des « plaquettes » nécessaires à la coagulation dans les vaisseaux sanguins. A ce stade, le taux de shigatoxine dans le sang devient suffisant pour entrainer une destruction progressive du rein qui abouti au SHU.

Même si « E coli O104:H4 » est sensible à certains antibiotiques tels que les aminosides et les fluoroquinolones, en dehors de la phase d’invasion, le traitement ne doit pas comporter d’antibiothérapie car les toxines massivement libérées lors de la destruction des bactéries aggravent le pronostique du patient. L’article qui a été publié dans l’édition du 25 mai du New England Journal of Medicine (NEJM) qui fait état de l’efficacité de Soliris® (Eculizumab) sur 3 enfants souffrant de SHU après une infection par Escherichia coli ne constitue pas la preuve de l’existence d’une parade contre E Coli O104:H4. Au niveau individuel, les mesures sont donc celle d’une réanimation qui se limite à compenser les pertes ou les excès d’eau et d’électrolytes en fonction de l’évolution du tableau clinique : diarrhée ou Insuffisance rénale. Des transfusions, des dialyses itératives peuvent se révéler nécessaire pour certains cas. Dans tous les cas la mortalité de l’épidémie en cours est de l’ordre de 20%.

Par ailleurs, le comportement de E Coli O104:H4 est particulièrement intrigant car ce sérogroupe semble s’attaquer essentiellement aux adultes et, encore plus surprenant, aux femmes[1]. Bien plus, la courbe de Kaplan-Meyer du nombre de cas, d’après les données publiées par l’InVS, met en évidence une cinétique exponentielle évocatrice d’une contamination interhumaine. En effet, on constate au cours du temps que non seulement l’augmentation du nombre de cas s’accélère (400 cas le 26 mai, 1 741 cas le 3 juin - 7 jours plus tard - et 3 043 cas le 7 juin - 3 jours après) mais que le territoire concerné fini par s’étendre sur toute l’Allemagne lui aussi. Dans le cas d’une contamination circonscrite à une source unique, le nombre de cas devrait stagner sur un plateau comme dans le cas d’une cinétique à deux compartiment traduisant l’équilibre entre nombre de personnes nécessairement limité qui peuvent être en contact avec la source à un instant donné et le nombre de personnes qui ne sont plus contaminées (guérison ou décès), dans cette logique le nombre de séquelles telle que l’insuffisance rénale secondaire au SHU devrait s’accumuler et tendre à rattraper voire dépasser le nombre de nouveau cas. Or il ne semble pas que cela soit le cas.

Si la source est bien unique et localisée à un producteur il s’agit probablement d’une contamination secondaire à un épandage de lisier ou de fumure contaminé. Si la source est unique mais non localisée au niveau du producteur, il s’agit probablement d’une contamination de la chaine logistique par défaut d’hygiène ou de non respect de la réglementation sanitaire mais un acte malveillant n’est pas à exclure. Cependant l’hypothèse de la source unique est infirmée par les constatations publiées à ce jour. Si la contamination s’avérait multiple – et donc avec une séquence temporo-spatiale qui ne s’explique pas avec un schéma épidémique classique – une grave négligence ou un acte malveillant restent une hypothèse à explorer.

Dès lors qu’une infection s’est déclarée, il convient d’une part d’identifier la source pour la tarir et d’autre part – dans la mesure où « E coli O104:H4 » reste à la surface des végétaux s’ils sont intacts – de mettre en place des mesures de décontamination des fruits et légumes par trempage et lavage (avec de l’eau de javel par exemple) avant de les intégrer dans la chaine alimentaire. Pour ce qui concerne une source carnée, la seule option raisonnable est l’exclusion de la chaine alimentaire. En cas d’impossibilité ou de doute, il convient de maintenir une température de 70°C pendant 2 minutes pour la cuisson de la viande et de porter le lait cru à ébullition sans oublier de bien se laver les mains après toute manipulation.

Il convient aussi de lutter contre la contamination interhumaine par l’isolement et la prise en charge précoce en milieu spécialisé des malades et par le renforcement des moyens classiques de la lutte contre le « péril fécal » au niveau de la population générale grâce au lavage régulier des mains comme pour les mesures de prévention et de lutte d’une pandémie.

En tout état de cause c’est l’évolution dans les semaines à venir qui déterminera si cette épidémie est circonscrite ou non.


[1] Autre atypie suspecte qui doit orienter l’exploration des pistes de contamination potentielle vers les cosmétiques type rouge à lèvre et soin de visage au-delà de la seule piste alimentaire.


[1] Le SHU typique est classiquement causé sous forme épidémique par le sérogroupe « E coli O157:H7 » dont une épidémie s’est déclarée aux Etats-Unis le 7 avril 2011 ayant pour source des noisettes dont l’origine n’est pas précisée à ce jour hormis la localisation californienne du grossiste. C’est ce sérogroupe « E coli O157:H7 » qui prédomine en Inde et fait l’objet de nombreuses publications. La mortalité, malgré le traitement oscille autour de 10% des cas contre 90% en l’absence de traitement. C’est une épidémie extrêmement sévère.

  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »
  • »

Laisser un commentaire

Vous pouvez utiliser ces tags XHTML: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <blockquote cite=""> <code> <em> <strong>